Au-delà des marges: critiquer les idéologies dominantes des cartes

13 juin 2018

L’outil Bharti Kher: Mouvements est conçu par l’équipe de DHC/ART Éducation afin d’encourager les visiteurs à développer en profondeur certains concepts clés explorés par l’exposition Bharti Kher: Points de départ, points qui lient.

Contexte: Postcolonialisme

Les cartes géographiques ne sont jamais des représentations neutres d’espaces et de lieux. Elles influencent notre façon de percevoir le monde et pointent vers les idéologies dominantes du moment de leur production. En 1569, Gérard Mercator a élaboré une projection cartographique qui permettait de représenter la forme sphérique de la Terre sur une surface plane. Ce faisant, alors que la forme des continents était préservée, leur taille se trouvait distordue. En utilisant une formule mathématique qui étirait les latitudes vers les pôles, la carte de Mercator faisait paraître les continents au sud de l’équateur beaucoup plus petits [1]. Cette dernière devint la norme pour les cartes nautiques et a eu un rôle important à jouer dans le projet colonial européen, en facilitant l’exploration, l’exploitation et l’occupation et en contribuant à l’assujettissement continu des nations du sud de la planète.

Dans l’exposition Points de départ, points qui lient à DHC/ART, Bharti Kher utilise une série de cartes qui touchent à des problématiques liées à l’histoire, à la migration, à la colonisation, à la géodésie, aux États-nations et aux frontières politiques. Elle affirme: «Je voulais communiquer cette idée de mouvement créé par les gens de notre planète, d’un point de vue physique et conceptuel: la carte était pour cela la métaphore la plus claire [2]». Née à Londres de parents indiens, puis déménagée à New Delhi alors qu’elle était jeune adulte, Kher comprend bien la fluidité des identités et elle refuse de se laisser définir par une conception étroite de celles-ci. Indienne, Britannique, femme, artiste, c’est à l’intersection de ces diverses identités, et de bien d’autres encore, que se situe sa poésie. Elle demande: «Ne sommes-nous pas tous affectés et déterminés par la géographie et l’histoire? [3]» Son travail semble nous dire que oui… et non, en nous offrant différentes visions du monde.

Dans An Inveterate Habit of Elation 1 (2017), Kher recouvre avec minutie une carte de la mer du Nord avec des couches de bindis blancs, rouges et bleus, ronds et de différentes textures, de manière presque cartésienne. Les cartes avec bindis, présentées pour la première fois dans cette exposition, vont d’une carte politique d’un ancien continent à une carte industrielle de l’ancienne URSS, en passant par des cartes de la France, de la Méditerranée orientale, de la Chine et du Japon. Ici, Kher utilise des bindis de différentes couleurs, tailles et formes — des points, des spermatozoïdes, des flèches et des tourbillons — afin de traverser, estomper, déstabiliser et recouvrir les frontières. Une grille circulaire à multiples sections cache Points of Departure V (2018), alors que le centre de Points of Departure IV (2018) est occupé par un grand tourbillon noir, qui évoque la décentralisation des structures de pouvoir. Avec son langage bindi, l’artiste révèle la manière complexe dont les problématiques économiques et de travail interagissent avec les discours dominants au sujet des États-nations, des frontières contestées et de l’intervention étrangère. Kher affirme: «Il me semble pertinent d’utiliser les bindis afin, tout à la fois, de révéler et de cacher les «vérités» des cartes, de donner vie à leurs surfaces et de subsumer leurs significations [4]».

La contre-cartographie fait référence à un processus collaboratif de cartographie où les communautés s’approprient les cartes en tant que technologie étatique afin de créer leur propre version alternative de celles-ci [5]. En mettant au défi les structures dominantes de pouvoir, les contre-cartes sont utilisées comme des outils par les communautés afin de revendiquer leurs droits sur certains territoires et ressources naturelles. Prenez en considération ces manières autres de cartographier. Si vous deviez concevoir votre propre carte, quelles seraient la forme et les composantes de celle-ci, et pourquoi?

Bharti Kher subvertit les récits de neutralité et d’objectivité en incluant une pluralité de voix dans ses œuvres. Quelles sont les stratégies utilisées dans Six Women (2013-2015) pour problématiser les questions liées à la féminité? La série Heroides (2016) repense également ces mêmes notions, mais de manière différente. Comment?

Tanha Gomes
DHC/ART Éducation


[1] TOBLER, Waldo (2018). «A New Companion for Mercator». Cartography & Geographic Information Science, vol. 45, no 3, pp. 284-285.
[2] KERSEY, Amanda (2015). «Art Up Close: Bharti Kher’s ‘Not All Who Wander Are Lost’». WGBW News. En ligne. https://news.wgbh.org/post/art-close-bharti-khers-not-all-who-wander-are-lost. Consulté le 3 avril 2018.
[3] SEN, Aveek (2012). «Fragments of a Conversation with Bharti Kher». Bharti Kher. Catalogue d’exposition (Parasol Unit, 14 septembre au 11 novembre 2012). Londres: Parasol Unit, p. 54.
[4] KERSEY, Amanda (2015). Op. cit.
[5] MANOFF, Einat. (2014). «Destabilizing the Map through Critical Cartography and Resistance». The People, Place, And Space Reader. En ligne. http://peopleplacespace.org/frr/destabilizing-the-map-through-critical-cartography-and-resistance/. Consulté le 3 avril 2018.


Photo: Bharti Kher, Points of departure IV (détail), 2018.

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