Bouleverser le sacré: le religieux dans l’art de Wim Delvoye

20 janvier 2017

L’outil Wim Delvoye: Mouvements est conçu par l’équipe de DHC/ART Éducation afin d’encourager les visiteurs à développer en profondeur certains concepts clés explorés par l’exposition Wim Delvoye. Ces concepts sont la marchandisation, la torsion, l’ornement et le sacré/profane.

Considérations: Sacré/profane

Élevé dans une Flandres catholique, Wim Delvoye confère à plusieurs de ses œuvres une dimension religieuse, et ce, toujours de manière à subvertir et à questionner celle-ci. En effet, le sacré chez l’artiste tord, plie, replie et bouleverse la religion institutionnalisée. Ce sacré se cultive, entre autres, dans un monde souterrain aux forces maléfiques et magiques, dans la chair d’un porc tatoué, ou bien dans les contorsions d’un Christ en croix.

L’œuvre Suppo Karmanyaka (2012) est composée d’une tour gothique torsadée et de racines d’arbre. Née au Moyen-Âge, la cathédrale gothique a profité de nouvelles techniques architecturales, les arcs-boutants et les croisées d’ogives, qui lui ont permis de s’élancer plus haut vers les cieux et de percer davantage d’ouvertures dans ses murs, laissant ainsi entrer une abondante lumière «divine» à travers des vitraux colorés. Mais voici que Delvoye tord cette tour pour engouffrer ses racines dans la terre, vers une «crypte» bien singulière: le monde de Karmanyaka.

Dans le conte fantastique pour enfants Les frères cœur-de-lion d’Astrid Lindgren, Karmanyaka est le nom d’une contrée où règne un tyran nommé Tengil. Le conte relate l’amour entre deux frères, Karl et Jonathan, l’un malade, l’autre mort par accident, qui se voient propulsés dans un monde fantastique parallèle. Là, les enfants s’engagent dans la résistance pour affronter les forces maléfiques menées par Tengil et le dragon Katla. Ici, Delvoye remplace le Divin désincarné de la religion traditionnelle par un autre sacré, enfoui dans le terreau d’un mythe pour enfants. Lors d’une conférence intitulée Le sacré dans la vie quotidienne, présentée en 1938 aux membres du Collège de Sociologie [1], le philosophe Michel Leiris proposait une définition du sacré pouvant éclairer celle de Delvoye.

Leiris se demande: «Qu’est-ce, pour moi, que le sacré? Plus exactement: en quoi consiste mon sacré? Quels sont les objets, les lieux, les circonstances, qui éveillent en moi ce mélange de crainte et d’attachement, cette attitude ambiguë que détermine l’approche d’une chose à la fois attirante et dangereuse, prestigieuse et rejetée, cette mixture de respect, de désir et de terreur qui peut passer pour le signe psychologique du sacré? [2]» Pour Leiris, le sacré se cache dans le profane de la vie quotidienne et l’enfance constitue un moment privilégié pour le déceler: pour Leiris et son frère, enfants, une foule d’objets de la maison ou divers lieux dans leur quartier leur inspirent des mythologies secrètes, un panthéon de héros et de divinités extraordinaires ou de sombres machinations politiques [3].

L’œuvre All American Girl (2005) de Delvoye incarne aussi ce sacré ambivalent, transgressif et matérialiste de Leiris. On y retrouve la figure de Ganesha, dieu hindou, mi-homme, mi-éléphant, tatouée sur une peau de cochon. Notre regard et notre corps sont alors révulsés par la peau de cochon tendue et par cette image de l’artiste tatouant des cochons anesthésiés, mais, via un autre élan, la finesse du dessin et la minutie des ornements éblouissent, le chatoiement des couleurs ravit, et voilà que le regard s’attarde. Delvoye nous démontre que la chair, la matière, l’animalité, le polythéisme ne sont pas des réalités suspectes à transcender pour accéder au Divin, mais qu’il faut, au contraire, s’y immerger et les éprouver pour y découvrir notre sacré.

Dans l’œuvre de Delvoye, par une association irrévérencieuse, le dieu Ganesha est lié à la figure de la «All American Girl». Qu’est-ce que cette combinaison nous révèle? À quel type de culte l’artiste nous invite-t-il ici?

L’image du Christ en croix revient souvent dans l’exposition et est soumise à toutes sortes de pliures et de torsions. En quoi cette intervention formelle transforme-t-elle notre conception conventionnelle de cette figure?

Marie-Hélène Lemaire
DHC/ART Éducation


[1] Le Collège de Sociologie a été fondé par Georges Bataille, Roger Caillois et Michel Leiris en 1937.
[2] LEIRIS, Michel (2016 [1938]). Le sacré dans la vie quotidienne. Paris: Éditions Allia, p. 13.
[3] Ibid, p. 17.



Crédit photo:

Wim Delvoye, Suppo Karmanyaka, 2012. Bronze nickelé. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la Galerie Perrotin.

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