La beauté règne? Wim Delvoye et l’ornement

10 janvier 2017

L’outil Wim Delvoye: Mouvements est conçu par l’équipe de DHC/ART Éducation afin d’encourager les visiteurs à développer en profondeur certains concepts clés explorés par l’exposition Wim Delvoye. Ces concepts sont la marchandisation, la torsion, l’ornement et le sacré/profane.

Composition: Ornement

«Tout ce que l’humanité a créé sans ornement dans les millénaires précédents a été jeté sans penser, abandonné à sa destruction. Nous n’avons aucun banc de menuisier de l’époque carolingienne, mais chaque babiole qui montre le moindre ornement a été collectionnée, nettoyée, des palais érigés pour l’accueillir [1]

– Adolf Loos

Dans un ouvrage publié en 2003 [2], l’auteur Yves Michaud remarquait une transition de l’objet vers l’expérience en art actuel. Des pratiques artistiques minimalistes ou conceptuelles, dès le 20e siècle, proposent une «purification» de l’objet d’art par sa dématérialisation ou sa simplification formelle. A contrario, plusieurs artistes contemporains se retournent vers l’ornementation de l’objet dans leurs pratiques, y voyant l’occasion de réinvestir des notions occultées par le processus d’autonomisation de l’art: la beauté, le savoir-faire, l’artisanat, le décoratif ou la matérialité. C’est le cas de Wim Delvoye, qui fait appel à la marchandisation des traditions artisanales chinoises (la série Carved Tyres) ou iraniennes (la série Suitcases) en embauchant des artisans pour transformer des objets du quotidien (pneus, valises) par leur savoir-faire.

Ces pneus soigneusement sculptés et ces valises embossées rappellent le paradoxe de l’ornement défini par Antoine Picon [3]. Alors qu’on le désigne comme un élément superficiel, qui peut être enlevé sans atteindre l’intégrité structurale d’un objet, il sert néanmoins à identifier la qualité de sa conception. Par exemple, Picon remarque que l’ornement a une fonction élémentaire dans les traités architecturaux de Vitruve. Il rend visible les effets de proportion et d’ordre mis en place par l’architecte et prouve son talent. Chez Delvoye, le paradoxe de l’ornement est poussé à l’extrême, alors que les objets perdent leur usage premier pour ne devenir que décoration. Si la valeur d’usage de l’objet ornementé à l’extrême décroît, sa valeur d’échange augmente considérablement. Ceci rappelle ce que plusieurs auteurs nomment, en empruntant à la pensée de Jacques Derrida, l’aspect supplémentaire [4] de l’ornement: si l’ornement est un supplément de l’objet, il ira éventuellement jusqu’à le suppléer, le remplacer.

Mais que penser de l’ornement lorsque appliqué directement sur la peau d’un être vivant, le cochon, qui se voit forcé d’être ornemental? Nœud des tensions entre beauté et laideur, l’ornement retrouve ce qu’Yves Michaud a identifié, non sans humour, comme l’une des conditions contemporaines: l’évanescence de l’art au profit d’un triomphe de l’esthétique. En introduction de L’art à l’état gazeux, il ironise: «c’est fou ce que le monde est beau. Beaux sont les produits packagés, les vêtements de marque avec leurs logos stylisés, les corps bodybuildés, remodelés ou rajeunis par la chirurgie plastique, les visages maquillés, traités ou liftés, les piercings et les tatouages personnalisés […]. Même les cadavres sont beaux – proprement emballés dans des housses en plastique et alignés au pied des ambulances. Si ce n’est pas beau, il faut que ça le soit. La beauté règne. De toute manière elle est devenue un impératif: sois beau ou, du moins, épargne-nous ta laideur [5]». Dans la série Tattooed Pigskins, le geste de Delvoye oscille entre l’obsession pour la perfectibilité ornementale et l’horreur de l’ornement imposé comme une condition sociale.

En visitant l’exposition, relevez les différentes fonctions de l’ornement chez Wim Delvoye. À quoi sert-il? Comment l’artiste l’emploie-t-il?

Est-il possible de faire des parallèles entre l’utilisation de l’ornement chez Wim Delvoye et d’autres phénomènes culturels? Si oui, lesquels?

Daniel Fiset
DHC/ART Éducation


[1] LOOS, ADOLF (1913). «Ornement et Crime». Cahiers d’aujourd’hui, no. 5, p. 20.
[2] MICHAUD, Yves (2003). L’art à l’état gazeux: essai sur le triomphe de l’esthétique. Paris: Stock.
[3] PICON, Antoine (2013). Ornament: The Politics of Architecture and Subjectivity. Sussex: Wiley.
[4] DERRIDA, Jacques (1967). De la grammatologie. Paris: Éditions de Minuit.
[5] MICHAUD, Yves (2003). Op.cit., pp. 1.



Crédit photo:

Wim Delvoye, Car Tyre, 2011. Pneu découpé à la main. Avec l’aimable permission de la Galerie Perrotin, Paris.

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